L’amitié improvisée…

Mon petit Milo, aujourd’hui, c’est ton anniversaire !

Moi, je suis né en septembre, tu sais, juste après la rentrée des classes. Pendant très longtemps, j’ai été persuadé que quelque chose de magique avait dû se passer à cet endroit du calendrier. Après tout, comment expliquer autrement les amitiés extraordinaires que j’ai encore aujourd’hui avec les personnes qui sont nées à ce moment-là, en 1987 ?

Et justement, l’une de ces personnes extraordinaires est sur cette photo. Est-ce que tu la reconnais ? Regarde, sur la gauche, le petit garçon blond avec des lunettes rondes et un grand sourire… C’est ton papa.

On venait tout juste de se rencontrer. C’est moi, au milieu, avec cette couronne ridicule sur la tête. Je fêtais mes neuf ans sur cette photo, et cinq jours après, ça allait être au tour de ton père, de fêter les siens.

Est-ce que c’est à cause de nos anniversaires très proches qu’on s’est trouvés ? Peut-être. Est-ce que c’est pour ça qu’on est devenus meilleurs amis ? Est-ce que c’était écrit ?

À cette époque, ton père habitait dans le Nord de la France, dans un grand domaine boisé avec des chemins de sable, des jardins sans clôtures, des arbres partout. On y passait des après-midis entiers, ton papa et moi. On ramassait des branches cassées qui devenaient, selon notre humeur, des épées, des sceptres, ou des bâtons magiques. On s’inventait des mondes, des aventures, des langues secrètes. Des jeux dont nous seuls connaissions les règles. Quand la nuit tombait et qu’on rentrait à l’intérieur, on continuait sur papier. On dessinait beaucoup. On s’imaginait des histoires à tiroirs où chaque porte ouverte en cachait dix autres.

Bien sûr, rien n’était jamais décidé à l’avance. Nous partions à l’aventure sans filet, sans script. On faisait confiance à notre imagination. Et surtout, on se faisait confiance l’un l’autre, pour se souffler la suite, ouvrir la prochaine porte.

Cette branche sera mon épée de chevalier – oui, et c’est une épée enchantée. Une épée enchantée qui est en fait la clé d’un royaume oublié – oui, et le royaume se cache au bout de ce chemin de sable, allons-y !

Ainsi de suite, jusqu’à ce que le monde autour de nous disparaisse complètement, laissant la place à notre aventure. À ton âge, je ne le savais pas encore, mais j’étais en train d’apprendre les règles du plus beau jeu du monde.

Ce jeu s’appelle : l’improvisation, et tu vas voir, c’est très simple d’y jouer.

Il n’y a que deux règles :

  • La première : écoute ce que l’autre t’apporte, même si tu ne sais pas encore où ça va mener.
  • La deuxième : apporte quelque chose en retour – une idée, une question, une folie.

Bref, quand on improvise, on répond toujours : oui, et…

Quand tu rencontres quelqu’un, sois attentif. Est-ce qu’il écoute ce que tu proposes ? Est-ce qu’il t’apporte quelque chose en retour ? Ton papa me renvoyait toujours la balle, et je faisais de même pour lui. C’est pour ça que nos histoires n’en finissaient pas.

Mais si c’est toujours toi qui ouvres des portes, et que l’autre les referme, ce n’est plus de l’improvisation. Ce n’est plus une aventure partagée. Et ce n’est peut-être pas la bonne histoire, ni la bonne personne avec qui l’écrire.

D’ailleurs, parfois on ne trouve pas tout de suite de bons joueurs. Ce n’est pas grave. Les meilleures histoires ne commencent pas toujours au même moment pour tout le monde. Ton papa et moi, on s’est rencontrés par hasard, à l’école, sans se chercher. On voulait juste s’amuser. On ne cherchait pas un ami pour la vie, et pourtant, c’est ce qu’on a trouvé.

Laisse le temps faire son travail. Commence par être un bon joueur pour les autres : écoute, propose, dis oui, et… Le reste arrive tout seul.

On ne trouve pas un bon joueur en le cherchant ; on le reconnaît quand il arrive. Et quand on joue comme ça, en vérité, on apprend à être soi-même. À se faire confiance. Et c’est comme ça que se construisent les plus belles amitiés.

Alors, si après 30 ans, ton papa et moi sommes toujours amis, est-ce que c’est parce que, à ce moment-là du calendrier, quelque chose d’exceptionnel s’est produit ? Est-ce que nos anniversaires si proches étaient un signe du destin ? Est-ce que c’était écrit ou juste improvisé ?

Avec le temps, nos jeux ont un peu changé. Les branches sont devenues des idées. Les royaumes imaginaires sont devenus des conversations plus profondes. Mais quelque chose est resté intact, quelque chose qu’on avait construit dans ce domaine boisé : une confiance. On savait qu’on pouvait être vrais l’un avec l’autre.

Alors quand ton papa est parti loin et que les années ont passé ; quand on se retrouvait, c’était comme si le temps n’avait pas eu prise sur nous. Pas parce que rien n’avait changé. Tout avait changé. Mais on n’avait pas besoin de jouer un rôle. On s’était déjà inventé tellement de personnages ensemble qu’on savait exactement qui on était, l’un pour l’autre.

Toi, tu es né de l’autre côté de l’océan. Et aujourd’hui tu vis en Italie. Peut-être que parfois tu te demandes si les amis, ça se trouve vraiment partout, ou si c’est réservé à ceux qui restent longtemps au même endroit. Alors laisse-moi te dire quelque chose : ni le temps, ni la distance ne comptent vraiment si une amitié est construite sur des bases solides. Et ces bases, tu les connais désormais. C’est se faire confiance, accueillir l’autre comme il est, et lui apporter autant qu’il t’apporte. C’est le oui, et…

Une amitié, c’est une histoire qu’on improvise à deux. Elle grandit, elle change de forme, elle traverse les océans et les années. Mais elle ne s’arrête jamais, tant que les deux joueurs continuent de jouer.

Quand ton papa m’a demandé d’être ton parrain, il a fait quelque chose d’extraordinaire. Il m’a dit, à sa façon : cette histoire qu’on a construite ensemble, je veux qu’elle continue avec mon fils. Et moi, j’ai dit : oui, et en plus, je ferai de mon mieux.

Sur la photo, il y a deux garçons qui ne savent pas encore tout ce qui les attend. Qui ne savent pas que l’un d’eux aura un fils aux yeux bleus et aux cheveux bouclés. Qui ne savent pas que l’autre sera là, des années plus tard, à lui raconter tout ça, pour que lui aussi, à son tour, puisse dire oui, et…

Un jour, peut-être, toi aussi tu retomberas sur une vieille photo. Une image un peu floue, un peu fragile, qui aura traversé les années dans une boîte quelque part. J’espère que dessus, tu reconnaîtras un visage entre mille, celui de quelqu’un avec qui tu auras dit oui, et… pour la première fois.

Garde-la bien.

Joyeux anniversaire, mon grand.

Ton parrain, JB.